L'unique cantatrice du territoire, Emmanuelle Vidal-Hi'omai, a été touchée par la grâce musicale très jeune, mais la vie ne l'a pas laissée se professionnaliser facilement. Maintenant reconnue, elle désire essayer de faire des émules parmi les Polynésiens qui, naturellement, vibrent à la voix.
Aux Nouvelles-Hébrides (actuel archipel du Vanuatu), une petite fille écoute sa sœur s'exercer au piano sur la "Lettre à Elise" de Beethoven. Quelques minutes plus tard, une fois le clavier libre, Emmanuelle Vidal-Hi'omai, dix ans, s'y installe, et de tête, sans jamais avoir appris le solfège ni le piano, retrouve les notes du célèbre morceau. "Ce jour-là, ma mère a compris que la musique serait fondamentale dans ma vie", explique la cantatrice née le 18 juillet 1961, aux allures de sympathique Castafiore, au caractère naturel, généreux… vibrant.
Elle raconte qu'après quelques mois de théorie et de pratique du piano, l'Eglise adventiste à laquelle appartient la famille Vidal la recrute comme organiste et responsable de la chorale. "J'allais rentrer en 6e et je disais à des adultes: 'ouvre la bouche pour mieux chanter'", se souvient-elle en riant. "Je crois que je marchais à l'instinct et à la logique, puisque je ne connaissais rien au chant."
Le déclic du chant, elle l'a eu à 15 ans, lors d'un séminaire de l'Eglise adventiste en Haute-Savoie, en France, auquel l'avait envoyée sa mère, "qui avait le secret espoir de faire (d'elle) un pasteur". La petite surdouée s'inscrit dès son arrivée aux cours de chants qui étaient proposés, et se retrouve embarquée dans une petite tournée européenne, où on lui confiera "ses premiers solos". "Ca m'a fait découvrir ce monde des concerts, en plus des chants sacrés et de leur dimension spirituelle", explique Emmanuelle. "C'était aussi la première fois que je voyais des gens pleurer lorsque je chantais."
Mais, forcée par son père à revenir aux Nouvelles-Hébrides pour passer son bac - qu'elle décrochera uniquement grâce à son 19 en option musique -, elle se retrouve en plein tumultes de l'indépendance… et malgré les foudres paternelles, elle assistera, guitare à la main, à la cérémonie d'indépendance en juin 1980 pour apprendre aux Néobridais leur nouvel hymne national.
Les événements politiques ont poussé la famille Vidal, qui s'était jusque-là partagée entre les Nouvelles-Hébrides et la Nouvelle-Calédonie, à s'installer à Tahiti, plus proche de Raiatea, d'où est originaire la mère d'Emmanuelle. Là, la jeune femme devient institutrice suppléante, continue à chanter en amateur à l'Eglise, mais poussée par Jean Cavallo qui a ouvert le cours de chant au conservatoire de Papeete, elle file en France passer son diplôme de fin d'études en chant (DFE), ce qui lui permet ensuite d'enseigner cette matière.
Un peu déstabilisée par la perte de son père en 1984, Emmanuelle décide de revenir définitivement en Polynésie française en 1989, "sans grand chose en poche, à part sa réputation à l'Eglise adventiste". Comme souvent, la cantatrice alterne traversées du désert et événements majeurs. "Ca doit correspondre à mon côté artiste", avance-t-elle. Alors entre les temps morts, elle obtient sa Médaille d'or en chant en 1992, la plus haute distinction du milieu musical, rencontre Gaby Cavallo avec qui elle partage désormais sa vie, fonde avec lui en janvier 1995 l'association Te Reo Nui ("la grande voix") et présente son premier concert "Panorama" la même année.
Véritable spectacle, voix sublime, Emmanuelle séduit les Polynésiens ; le ministère lui propose immédiatement un poste au conservatoire. Elle accepte, et depuis, avec 26 concerts à son actif, essaie de transmettre la rigueur du chant à ses pairs, qui naturellement vibrent à la voix, elle en est persuadée. Elle n'envisage toujours pas, à part pour des concerts ponctuels, de retourner en France, "où l'environnement serait plus stimulant, mais où on octroie de toute façon les meilleurs rôles dans les opéras aux chanteurs étrangers".